«Don Romano», le faux abbé qui officiait à Epinal

«Don Romano» ne vous dit peut être rien. Pourtant, ce faux curé a séduit pendant deux ans les pigeons et plumé les ouailles à Epinal. Retour sur cette affaire qui avait fait grands bruits en 1998 dans la Cité des Images.

Son truc, c’était l’arnaque. Sa technique, la soutane et le bréviaire. Nom et âge : Edmond Romano, 40 ans au moment de faits. Son diocèse était la France.

L’homme, forcément, avait une bonne gueule, une grande intelligence, et du bagout à n’en plus finir. Forcément, aussi, l’escroc était gentilhomme. La plupart de ses victimes gardent d’ailleurs de lui l’image d’«un type comme ça !». La plupart de ses victimes sauf une, peut-être : l’abbé Humbert, de la basilique Saint-Maurice d’Epinal. A sa décharge, l’abbé a été floué davantage que les autres. Pendant près d’un mois, il avait ouvert sa paroisse à «Don Romano», lui avait proposé de concélébrer quelques messes, deux enterrements, dont celui d’un conseiller municipal, et avait même laissé au faux curé le privilège de donner l’hostie au préfet des Vosges. C’était en septembre 1998. Avant que Romano se fasse ingrat et quitte la ville avec trois chèques de l’abbé. La pénitence ? Une comparution immédiate devant le tribunal de grande instance d’Epinal en décembre 1998.

C’était au Spina Bar, tout près de la basilique Saint-Maurice, que «Don Romano», «le bon vivant», qui «faisait partie du bar», au point d’être accoudé au comptoir alors que «les cloches n’étaient pas finies de sonner» avait l’habitude de siéger. Ce bon client en habits ecclésiastiques, qui payait des tournées, confessait certains clients et se descendait jusqu’à dix-douze pastis par soir n’était pas non plus pour le moins avare en révélations, comme celles sur le Viagra : «Il disait aux clients « faites gaffe, il y en a du faux, qui fait débander.» Romano pouvait en sortir d’autres, «des pas catholiques», comme celle du «handicapé qui va à Lourdes en fauteuil roulant et ressort du bain d’eau bénite avec des pneus neufs» se souvient encore Jean-Marie Cholley , le patron du bar. C’était sans conséquence, l’habit faisait le moine. D’autant que Romano savait se tenir : «Quand j’ai voulu l’emmener au casino, poursuit le limonadier, il m’avait dit : « Non, ce sont des endroits que je ne dois pas fréquenter. Il était fort, je vous dis. Impossible de se douter de quoi que ce soit.» Sans compter que ses offices «étaient des messes de première classe». Pas amer pour un sou, le patron du Spina Bar raconte aussi sa virée à Nancy avec Romano. «Il m’avait aidé à faire les courses, à pousser le chariot. Le bon curé, quoi. Au retour, il avait même déchargé ma voiture. Ma femme m’avait sermonné : « T’as pas honte de faire bosser un curé?» Et puis, surtout, «Don Romano» avait sa photo dans le journal, on l’avait vu à la télé locale. Déjà célèbre et très intégré, «le joyeux drille».

C’est le 8 septembre 1998 que Romano est arrivé en ville. A l’hôtel Azur, où il descend, l’homme se fait passer pour le secrétaire d’un cardinal romain. Et un homme simple, qui s’exclame quand Edith Fourré, la gérante, lui propose sa plus petite chambre: «Oh, super, ça me rappelle le séminaire.» Edith Fourré non plus ne s’est doutée de rien, même si elle n’a jamais vu «le chauffeur du Vatican» qui devait venir prendre Romano à son hôtel. Puisqu’un soir Edmond avait bien voulu servir d’interprète avec des clients italiens, et qu’un autre, à une journaliste du Pèlerin de passage à l’hôtel qui lui parlait d’un ami du Saint-Siège, Romano aurait répondu sans se démonter: «Ça fait longtemps que je ne l’ai pas vu.» Edith Fourré en avait conclu que son client «venait bien du Vatican».

Pour le reste, il y avait le col romain et la croix au revers. Mais aussi l’abbé Humbert, venu en personne chercher les bagages de Romano à l’hôtel. Edith Fourré : «Romano m’avait dit: « Je n’ai pas reçu mon argent du Vatican. Je viendrai vous régler plus tard.» Ce qu’il fera, d’ailleurs. Mais avec un chèque volé à la paroisse. «Il m’a dit qu’il s’était arrangé avec l’abbé, se souvient l’hôtelière. En fait, il est resté une semaine à la cure et il est venu me dire au revoir après, en me disant qu’il partait à la Nonciature, à Paris, et qu’il devait bientôt être nommé évêque des Vosges.»

En réalité, son périple sera tout autre, avant son interpellation le 8 novembre 1998. D’abord, il y aura Lyon et Dijon, puis Châlons-en-Champagne, Saint-Etienne, Chamalières, et enfin Royat, où il est reconnu par sa logeuse après la diffusion d’un reportage de TF1 sur le «faux curé d’Epinal». Ici ou là, il se fait passer pour l’abbé Humbert, histoire d’être raccord avec l’intitulé de ses chèques. Ailleurs, il parvient à célébrer une messe ou deux, et à se faire recommander d’une paroisse à l’autre. Mais parfois, «Don» en fait trop. Comme à la maison diocésaine de Saint-Etienne, où il passe une nuit et prend son petit déjeuner avec son aube et son étole. Un perfectionnisme qui éveille les soupçons de l’un de ses hôtes, qui se met alors à vérifier l’annuaire pontifical ­ sans trouver trace de Don Romano ­ et à lui demander, en vain, son celebret (1): «Il a senti venir le vent. Il est resté très évasif et a disparu.» Avec les clefs de sa chambre et une ardoise chez le buraliste du coin.

Au fil des étapes, le scénario de Romano va s’affinant. Ou plutôt, englué dans ses mensonges, avec «une certaine forme de sincérité» au dire du père Tronchon de l’évêché de Saint-Etienne, Romano lâche à ses victimes des éléments biographiques disparates, mais crédibles. Même la police s’y perd. Lui aussi, sans doute. Personne ne sait plus, au fond, si Romano a bien suivi le petit séminaire, ou s’il a commencé à se persuader qu’il est prêtre après son divorce il y a quelques années. Ou, encore, s’il a «vu la lumière» alors qu’il était (se disait) médecin.

Condamné onze fois depuis 1983, pour chèques volés, abus de confiance ou grivèlerie, Edmond Romano est de toute façon un cas. Un bac +5, ancien chef d’entreprise, devenu petit escroc. Un filou multicarte qui agit toujours seul, que l’on retrouve à sa sortie de prison de Gap, en 1995, pour avoir dérobé le chéquier de l’association de réinsertion qui l’avait pris en charge. En Savoie, où il se fait passer pour l’aumônier de la prison d’Aiton, où il vient de séjourner. A Saint-Jean-de-Maurienne, où il se dit inspecteur de la Cour des comptes. Et ici, conseiller régional, ou juridique. Et faux prêtre, à nouveau, à Lourdes ou chez les soeurs de Notre-Dame-de-la-Fidélité-de-Jouques (Bouches-du-Rhône). Une seule constance : la sympathie du monsieur. Si grande, que l’une de ses dernières victimes, un hôtelier, en parle avec la tendresse d’un vieil ami. «Nous étions en communion tous les deux. Parce qu’un temps, j’ai voulu être prêtre, comme lui. Alors, quand je l’ai démasqué, j’ai fait un choix entre la justice des hommes et la justice divine.» L’hôtelier a opté pour la seconde, et a roulé des centaines de kilomètres pour emmener Romano à l’abbaye de Hautes-Combes (Savoie) : «Il voulait expier. Quand je l’ai quitté, il s’est jeté dans mes bras. En pleurs.» Ultime bobard ou nouvel arrangement avec la réalité, l’hôtelier ne sait. Mais il ajoute que «ça n’a pas beaucoup d’importance». Et que, peut-être, sa présence sur les bancs du public du tribunal d’Epinal en décembre 1998 était une façon de «voir Edmond» et, surtout, de le «remercier pour sa lettre».

La missive reconnaissante lui est bien parvenue. Avec, en guise d’adresse, un numéro d’écrou.

(1) Sorte de certificat qui autorise un prêtre à dire la messe en tout lieu.

2 Comments on «Don Romano», le faux abbé qui officiait à Epinal

  1. Cet article est pompé de Libération mais j’aimerais surtout savoir s’il est toujours en taule ?

  2. J’ai bien peur qu’il sévisse aujourd’hui en tant que gaulliste chez Les Républicains et comme faux-maire élu à 75% dans une commune dont il ne donne jamais le nom…

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